FLUX NUMERO 100 # > Artistes, chercheurs et réseaux

 

« Il était une fois l’Internet ». Découvrir le « réseau des réseaux » par le conte et le spectacle vivant

Maryse Urruty, Élodie Darquié, Valérie Schafer

Valérie Schafer : Élodie et Maryse, c’est un plaisir de vous retrouver aujourd’hui, environ un an après notre première rencontre pour le blog Binaire. Votre projet était alors en pleine création, pouvez-vous en rappeler l’objectif ?

Maryse Urruty : Il était une fois l’Internet est un spectacle de conte tout public à partir de 7 ans. À la manière d’Il était une fois... la Vie, il développe un imaginaire autour d’Internet pour en transmettre les premières clés de compréhension. Il s’agit de permettre au jeune public de pénétrer les coulisses du réseau à travers une histoire fantastique. Celle-ci suit Data, une petite porteuse de paquets (de données) qui voyage dans un monde de fibres optiques à la rencontre des composants du réseau.

Élodie Darquié : Le spectacle s’accompagne de périphériques pédagogiques, notamment le Guide du Routeur et d’un jeu de société permettant de revivre le voyage de Data. Le spectacle est un temps de découverte, prolongé pédagogiquement. Nous avons commencé à travailler sur ce projet en octobre 2014 et les premières représentations ont débuté en octobre 2015 à la Maison Folie Beaulieu de Lomme et à l’Agora de Nanterre, qui nous ont accueillies en résidence.

Valérie Schafer : Quelles ont été vos motivations au moment de la co-écriture de ce spectacle que Maryse interprète tandis qu’Élodie est à la scénographie ?

Élodie Darquié : Nous nous sommes rencontrées à Science Po Toulouse. On est ensuite parties dans des voies différentes, moi vers le numérique, notamment vers la médiation scientifique à l’Inria, Maryse vers le théâtre ; et aujourd’hui on combine nos expériences et compétences dans ce projet. Souvent on pense que maîtriser le numérique, c’est savoir l’utiliser. Nous pensons toutefois que comprendre comment ça marche (même dans les grandes lignes) est au moins aussi important que de savoir faire, de manipuler avec dextérité. Quand on parle de notre projet, les gens s’imaginent que notre objectif est d’enseigner comment utiliser le web, les réseaux sociaux... Mais nous nous situons à un autre niveau, celui du transport de données, des couches basses, même si bien sûr il est aussi question des applications, par exemple de Wikipédia. Mais en fait, ce que nous voulons, c’est avant tout raconter une belle histoire et aider à comprendre comment marche Internet, en démystifiant au maximum la technologie.

Maryse Urruty : Je me suis rendue compte que si ma voiture ne marche pas, même sans aucune connaissance de mécanique, je vais avoir le réflexe d’ouvrir le capot et de mettre le nez dedans, parce que j’ai déjà vu des gens le faire et que cela me donne l’impression d’avoir une emprise dessus. Quand Internet ne fonctionne plus dans mon appartement, j’appelle mon fournisseur d’accès, il ne me vient pas à l’idée d’ouvrir ma box pour y faire quelque chose. Cela m’a fait prendre conscience que notre rapport à Internet s’apparente presque à de la magie. Cela marche ou pas, sans intervention directe de qui que ce soit et nous en sommes extrêmement dépendants. Ce spectacle cherche à dissiper cette fausse magie tout en créant une poésie autour du réseau, une galerie de personnages à laquelle on peut s’identifier et qui donne une consistance au réseau Internet. Comprendre le fonctionnement d’Internet est une façon de se l’approprier et, nous espérons, de donner envie à chacun d’en soulever le capot.

Valérie Schafer : En effet, il y a une formidable galerie de personnages, tous interprétés par Maryse, qui passe avec facilité du zézaiement de Digit, l’ami de Data, à la voix chevrotante de Mamie Modem ou encore à l’accent italien de Luigi et Mario, les aiguilleurs du routeur Moustache. Les enfants croisent aussi Air-Jie ou encore les pimbêches du Wifi qui se sentent supérieures aux porteurs et porteuses de données sur réseau filaire... Pourquoi avoir choisi la forme du conte, de la fiction ?

Élodie Darquié : Le conte est un genre que je trouve incroyablement efficace et adaptable. On lui doit aussi bien les contes des Milles et Une Nuits que des blockbusters pop à la Disney, et je trouve ça fascinant. Dans le cas d’Il était une fois l’Internet, le conte est aussi un moyen de prendre le contre-pied de la technologie et de son traitement. En général, la communication sur le numérique s’appuie sur des formats et une esthétique très technologiques et nous avons en effet choisi un format davantage « à l’ancienne », qui est celui du récit conté - et non pas une application (pour l’instant). C’est aussi une façon de secouer un peu notre manière d’aborder la technologie et les discours marketing qui surfent sur des thématiques futuristes, « visionnaires » et révolutionnaires.

Maryse Urruty : Le spectacle dure 50 minutes qui représentent une milliseconde de la vie du réseau. Nous installons notre public dans un monde imaginaire : pris par les péripéties et rencontres de Data, emporté dans le récit et le réseau, il s’y laisse guider à une vitesse adaptée à nos jeunes spectateurs. Si nous nous éloignons dans le récit du réalisme, nous avons par contre veillé à l’exactitude technique et à la rigueur dans nos explications du fonctionnement d’Internet.

Crédits photo : 13R3P/Lisa Bernat, « Le serveur Moustache », œuvre sous licence CC BY-NC-ND 3.0 FR.

Valérie Schafer : Vous m’aviez confié avoir choisi le spectacle vivant pour privilégier l’interaction avec le public, être dans un rapport direct avec les spectateurs, pas derrière des écrans.

Maryse Urruty : Absolument, passer par des personnages nous aide à donner un visage à la technologie pour qu’elle ne fasse plus peur.

Valérie Schafer : Comment montrer Internet ? Quel est votre univers visuel au sein de ce spectacle ?


Élodie Darquié : Notre envie de départ pour l’ambiance du conte était de créer une bulle, une atmosphère chaleureuse propice à se laisser porter et emporter par le récit. Toute la scénographie tend dans cette direction, y compris les visuels vidéo-projetés derrière la conteuse. Il faut voir ces projections comme les pages d’un grand livre, qui servent à souligner ou expliciter le récit. Elles s’inspirent des gifs, images animées en boucle, simples et assez hypnotiques, qui pullulent sur Internet et dont certaines sont des petits bijoux de créativité.

Maryse Urruty : Le cœur du spectacle est l’oralité du conte, accompagnée par tout le travail de construction d’une ambiance intimiste, ambiance qui passe aussi par l’environnement sonore, entre cocon musical et bruits caractéristiques des machines et des équipements. Je dois avouer que j’avais aussi envie de ne pas être sur scène en concurrence avec un dessin animé en 3D... Ces images, animées subtilement, permettent ainsi de ne pas monopoliser l’attention de nos jeunes – et moins jeunes - spectateurs.

Crédits photo : 13R3P/Lisa Bernat, œuvre sous licence CC BY-NC-ND 3.0 FR.

Valérie Schafer : Pourquoi avoir choisi un jeu « matériel » sur plateau comme activité pédagogique ?

Élodie Darquié : Pour plusieurs raisons, d’abord parce que le jeu est un fabuleux vecteur d’apprentissage, comme je l’ai constaté quand j’animais des parties de Datagramme, le jeu développé par l’Inria. Ensuite parce que c’est un prétexte pour représenter - et même matérialiser - Internet et y confronter les enfants, ce qui est le cœur de notre projet.
 Alors, bien sûr, représenter Internet c’est délicat, les tentatives ne sont pas toujours très concluantes… nous, nous avons choisi de nous concentrer sur ce qu’il y a de plus physique, les routeurs, les câbles, les serveurs... parce que c’est la couche la plus basse, la base absolue et qu’elle n’est pas souvent perçue par le public.

Maryse Urruty : Se retrouver autour d’un jeu de société permet aussi d’intégrer le spectacle. On lance les dés, on devient Data, on refait son voyage. Alors que pendant la représentation on est spectateurs, c’est une manière de devenir acteur de la quête et de mettre les mains dans le cambouis d’Internet. Les activités pédagogiques font partie intégrante du projet du spectacle. Les spectateurs ont accès au Guide du Routeur, un livret disponible en téléchargement libre qui explicite les références du conte et les recontextualise par exemple en parlant de datacenters ou de routage, notions qui ne sont pas abordées de front par Data, l’héroïne de l’histoire.

Valérie Schafer : Quelles composantes du réseau les enfants découvrent-ils au cours du spectacle ?

Élodie Darquié : Au fil du spectacle, les enfants vont rencontrer les principales composantes du réseau, sous la forme de personnages ou de lieux (serveurs, fibre optique, routeurs, etc.). Les notions de routage, d’adresse IP et de codage de l’information sont également abordées mais sans dire leur nom. C’est le Guide du Routeur qui permettra à ceux qui le souhaitent de recoller les morceaux entre conte et réalité.
Nous avons apporté un soin particulier à représenter la box et sa fonction dans le réseau. En effet c’est la seule partie émergée d’Internet et connue par les enfants, mais en même temps c’est une véritable boîte noire, dont ils ne savent rien. Et enfin nous n’avons pas oublié d’aborder l’électricité si indispensable au monde numérique !

Maryse Urruty : Les enfants mais aussi leurs parents peuvent découvrir la réalité physique, très concrète, d’Internet, celle de la fibre optique et le fait que les informations y circulent littéralement. On espère leur faire ressentir qu’Internet, c’est aussi et surtout ce que nous décidons d’en faire, enfants comme adultes.

Valérie Schafer : Évidemment on a aussi envie de découvrir la réception de vos représentations et vos interactions avec vos publics. Après plusieurs représentations, quel bilan tirez-vous de cette aventure théâtrale, de vos échanges avec les enfants, mais aussi les parents et les enseignants ? Quelles sont les questions les plus fréquentes que vous posent les enfants ? Quels sont enfin les moments phares, les meilleurs souvenirs, les plus insolites de ces représentations ?

Maryse Urruty : Les enfants sont très réceptifs aux gimmicks du spectacle, une maman me racontait il y a peu que, quand la connexion Internet était trop lente, son enfant se mettait près de la box et lui disait : « Vitesse lumière ! ».

« Vitesse lumière ! », c’est le cri que pousse Data quand elle court dans les câbles de fibre optique. Il est arrivé à plusieurs reprises que des salles entières hurlent avec moi et comptent le nombre de routeurs à l’unisson jusqu’à parvenir au serveur. La première fois, je n’en croyais pas mes yeux, j’étais portée par leurs voix et j’en oubliais la fatigue de la course. À chaque représentation, j’espère que ce joli moment de partage se reproduise.

Crédits photo : 13R3P/Lisa Bernat, « Vitesse Lumière ! », œuvre sous licence CC BY-NC-ND 3.0 FR.

Dans le spectacle, Data visite le serveur de Wikipédia mais aussi celui de Noutube. A chaque représentation, il y a un petit frémissement dans la salle, pourquoi ne pas dire Youtube ? Ce clin d’œil à un site que les enfants connaissent bien retient leur attention. À la fin du spectacle, cela permet de parler de la différence entre un projet libre comme Wikipédia et la démarche commerciale et privée de Youtube...

Les parents et les enseignants nous ont fait de très bons retours et souvent nous ont dit qu’ils avaient appris beaucoup de choses également. C’est très agréable de voir adultes et enfants côte à côte, découvrir de nouvelles connaissances.

Nous avons eu la chance de jouer le spectacle dans des cadres très différents. Une représentation qui me tient particulièrement à cœur est celle que nous avons donnée dans mon tout petit village du pays basque. Il y avait des enfants de tous les âges mais surtout la quasi totalité du club du 3e âge. Pendant la première moitié du spectacle, je sentais que ce côté de la salle était très concentré, riait peu, craignant de ne pas tout comprendre à l’histoire. Petit à petit, ils se sont relâchés, et le tableau final arrivant, j’ai senti un réel soulagement, oui ils avaient compris et en étaient très contents.

Valérie Schafer : Une dernière question à laquelle vous venez partiellement de répondre : le jeu et la fiction pour développer les littératies numériques, est-ce une recette qui ne marche que sur les enfants ou est-elle aussi à destination des adultes ?

Maryse Urruty : Il nous est arrivé de jouer devant des publics d’adultes exclusivement. La réception est différente, un peu distanciée, ils analysent ce que nous avons voulu faire mais finissent aussi par se laisser porter par l’histoire ! Je crois que, quand l’histoire est intéressante, elle peut captiver les petits et les grands. Nous sommes très attachées à la notion de tout public, une même œuvre peut avoir différents niveaux de lectures.

Élodie Darquié : Le spectacle fonctionne déjà très bien sur les adultes, qui découvrent souvent beaucoup de choses, alors qu’ils ne pensaient pas apprendre grand-chose d’un spectacle jeune public... La fiction fonctionne donc ! Et nous réfléchissons à créer la version adulte en incluant les enjeux économiques, énergétiques, les enchevêtrements législatifs, les différentes communautés en ligne, les vilains pirates, et même des chats.

Après un master en médias numériques à Sciences-Po Toulouse, Élodie Darquié travaille dans les domaines de la communication web et du numérique. Son parcours l’amène notamment à s’initier à la médiation scientifique à l’Inria. En parallèle, elle s’intéresse au Do It Yourself et se forme à la création visuelle. En 2015 elle co-crée le spectacle Il était une fois l’Internet dont elle prend en charge la médiation scientifique, la scénographie et la régie. Elle est co-fondatrice de la compagnie 13R3P.

Après un master en sociologie de la culture à Sciences-Po Toulouse, Maryse Urruty renoue avec sa passion pour le théâtre découverte auprès d’Antton Luku. Conjointement à sa formation de comédienne à l’École du Jeu-Delphine Eliet, elle intègre la classe de chant lyrique d’Alba Isus et met en scène Les Petites Noces de Figaro à l’Espace Georges Simenon (93). En 2014, elle crée le spectacle NINA, road-trip théâtral, produit par la compagnie Les Instants Electriques. En 2015, elle co-fonde la compagnie 13R3P puis crée, écrit et interprète Il était une fois l’Internet, actuellement en tournée.

→ Site web du spectacle
→ Vidéo de présentation
→ Jeu de société « Les mystères du réseau » en téléchargement libre

Valérie Schafer est spécialiste d’histoire des télécommunications et de l’informatique, en particulier des réseaux de données. Chargée de recherche à l’Institut des sciences de la communication (CNRS/Paris-Sorbonne/UPMC) depuis 2010, elle étudie actuellement le développement de l’Internet et du Web en France dans les années 1990 et les questions de patrimonialisation du numérique (notamment les enjeux épistémologiques et méthodologiques posés par le patrimoine nativement numérique, en particulier les archives du Web, et les modalités de gouvernance de l’archivage du Web). Elle est coordinatrice du projet ANR Web90 (Patrimoine, mémoires et histoire du Web des années 90) et du projet ASAP (Archives Sauvegarde Attentats Paris) financé en 2016 par le CNRS.